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Chrétiens, tous missionnaires ?

Du 1er au 3 octobre 2021 se tient dans 9 villes de France le Congrès Mission. Être missionnaire aujourd’hui, en quoi cela consiste-t-il ? Réponse du P. Christoph Theobald, jésuite, théologien, auteur de Urgences pastorales, comprendre, partager, réformer (Bayard).

  • Propos recueillis par Sophie de Villeneuve dans l’émission « Mille questions à la foi » sur Radio Notre-Dame,

Sophie de Villeneuve : L’Église peut-elle encore envoyer des missionnaires comme autrefois ? Ou bien est-ce que ce sont toutes nos communautés qui doivent devenir missionnaires, comme vous le suggérez dans votre livre ?

C. T. : Dans son exhortation apostolique Evangelii Gaudium, le pape François crée une association, dès le premier chapitre, entre le disciple du Christ et le missionnaire, forgeant le terme « disciple-missionnaire ». Un des problèmes de nos Églises est que nous distinguons trop souvent les deux, nous les séparons même. Cela relève d’une vieille tradition post-tridentine qui distinguait les pays déjà christianisés (dont nous ne sommes plus aujourd’hui) et les pays de mission qui dépendaient à Rome de la Propaganda fidei, un dicastère qui en était chargé. Et dans nos mentalités, tout au long du XXe siècle, devenir missionnaire signifiait partir ailleurs. Cela a pris fin avec la décolonisation et l’ouvrage d’Henri Godin, que le cardinal Suhard fit publier en 1943, La France pays de mission. Le texte du pape François pose le principe paulinien que l’on ne peut pas être disciple du Christ sans être missionnaire.

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Nous devons être missionnaires au plus près de nos communautés, autour de nous ?

C. T. : Oui. On peut en parler en termes de témoignage ou d’évangélisation, ou en termes de mission. Mais je pense que le point central, c’est le trait d’union que met le pape François entre disciple et missionnaire. Car l’alliance des deux repose sur une expérience de Dieu. La tradition chrétienne ne nous met pas seulement devant Dieu, mais, par le Christ, elle nous conduit vers l’intimité de Dieu. C’est au fond une expérience mystique dont le pape François parle aussi à plusieurs reprises. Nous rencontrons autrui dans l’intimité de Dieu, dans son altérité, avec tout le respect que nous lui devons. L’autre est un mystère comme Dieu est un mystère pour nous. Faire cette expérience comme une expérience spirituelle offerte aux baptisés amène à se dire : « Je ne peux pas ne pas partager cette expérience. »

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Donc être missionnaire, ce n’est pas forcément aller évangéliser comme autrefois, c’est vivre une rencontre avec l’autre ?

C. T. : C’est vivre une expérience de Dieu qui fait que, comme pour saint Paul, évangéliser devient une nécessité pour moi. « Malheur à moi si je n’évangélise pas », écrit-il. Toute pédagogie missionnaire doit conduire à cette expérience, et non pas s’étendre d’abord sur la question des moyens de communication. Quand j’éprouve cette expérience, tout mon environnement quotidien devient alors terrain missionnaire.

Ce qui est primordial, donc, c’est l’expérience spirituelle…

C. T. : Oui, car elle change mon regard sur l’autre. Le concile Vatican II a ajouté à cela un principe très important, celui de la liberté. Le principe de la liberté religieuse a un aspect social et politique, mais il change aussi la manière de rencontrer autrui. Le but de la rencontre avec l’autre, c’est qu’il soit plus libre dans son existence. Comme chrétien, je suis au service de sa liberté. Et je ne pourrai jamais lui imposer ma propre foi. Il y a du coup toute une réflexion à faire sur les lieux de la mission, qui sont nos conversations. C’est ce que dit le décret de Vatican II Ad Gentes (1965) sur l’activité missionnaire de l’Église. Le deuxième chapitre est magnifique, il parle du Christ comme de quelqu’un qui entre en conversation.

Nous devons donc entrer en conversation sur tous les lieux où nous sommes ?

C. T. : On peut imaginer qu’on entre en conversation avec ses collègues pendant le repas, à la sortie de l’école avec les autres parents d’élèves, à la sortie du club de sport, etc. Cela suppose une expérience et des oreilles. Est-ce que j’entends dans ce que l’autre est en train de me dire quelque chose de ces questions de vie, qui sont essentielles : ses problèmes de relations, sa manière de traverser la maladie, une naissance… Tout peut devenir un lieu de conversation spirituelle…

Il ne faut donc pas parler de Jésus ?

C. T. : Surtout pas ! Il faut d’abord que l’autre sente que je suis là devant lui, pour lui, de manière gratuite. Quand aura lieu une conversation d’une véritable profondeur, je pourrai peut-être à tel ou tel moment me présenter comme chrétien, mais c’est parce que nous serons sur un terrain sur lequel l’autre pourra m’entendre.

Pourtant, dans le Nouveau Testament, on voit les apôtres aller sur les places et proclamer la parole de Dieu…

C. T. : Cela ne se passe pas tout à fait comme cela. Relisez Marc 6,7-13, ou bien le chapitre 10 de Luc, où 72 disciples sont envoyés deux par deux. Ils doivent d’abord faire l’expérience de l’hospitalité, être accueillis. S’ils trouvent un homme ou une femme de paix, ils peuvent rester. Sinon, ils doivent se retirer. Ces textes des Évangiles sont une charte de la mission qui sera réalisée plus tard dans les Actes des Apôtres.

Finalement, être missionnaire, c’est entrer en relation…

C. T. : Oui, dans des lieux où des relations se jouent, dans nos institutions, dans nos familles. Mais cela présuppose une expérience de Dieu et du Christ, ainsi qu’une oreille qui commence par entendre ce que l’autre a besoin d’entendre.

Vous dites dans votre livre que cela doit devenir une exigence pour nos communautés.

C. T. : Oui et il y a là toute une éducation à faire. Certaines personnes ont ce charisme, il faut les découvrir. Mais il faut aussi éduquer nos communautés à cela. Cela commence par des choses très simples. Par exemple, il y a quinze jours, un dimanche, la communauté se retrouve, et trois couples qui n’en font pas partie habituellement se présentent avec leur famille pour le baptême de leurs enfants. Comment allons-nous les accueillir ? Souvent, après la messe, les paroissiens s’en vont et le prêtre se retrouve seul à les accueillir. C’est dommage. Les membres de la communauté pourraient rester un peu plus. C’est sur ces manières de faire toutes simples qu’il faut éduquer les communautés pour qu’elles s’ouvrent et deviennent hospitalières.

Source : Journal La Croix